Chapitre 2
Je n'ai pas envie de retourner à l'école, pour la rentrée. Ce sera notre anniversaire dans une semaine et il n'est toujours pas réveillé. Cela fait deux semaines que je suis à son chevet et que je le regarde sommeiller. Mais pour lui, ce doit être tout autre chose. Il ne doit pas faire des rêves à l'eau de rose, loin de là. Il doit lutter, sans arrêt, pour faire le chemin inverse de ce tunnel sans pour, pour ne pas atteindre la lumière à l'autre bout. Il rame, il court et il force pour ne pas toucher ou ne serait-ce que de frôler la mort. Je lui parle sans arrêt, j'essaie de l'aider à revenir parmi nous. J'attends un petit geste de sa part. Qu'il ouvre les yeux, prononce mon nom, serre sa main dans la mienne. Le médecin m'a expliqué qu'il se pourrait qu'à son réveil il aille perdu la mémoire, m'aie complètement oublié à cause de sa commotion cérébrale. C'est ce qui me fait peur... J'entends ma mère s'avancer derrière moi, sa démarche est reconnaissable entre milles. Sa douce main se pose sur ma tête et elle me caresse les cheveux.
- Bonjour mon grand, me dit-elle en me déposant un baiser sur le front.
Je ne lui réponds rien, fixant toujours le vide qu'il y a devant moi, ne cessant de caresser le dos de la main à Tom avec mon pouce. Ma mère s'assoit devant moi, de l'autre côté du lit, me faisant revenir sur terre. Je la regarde prendre l'autre main de Tom et la porter à sa bouche pour l'embrasser, le regard toujours aussi triste.
- Coucou mon petit Tomas... souffle-t-elle doucement. Toujours pas décidé à sortir de tes rêves ?
Sa question reste bien sûr sans réponse.
- Maman, arrête de l'appeler Tomas, lui dis-je d'un ton suppliant. Il préfère « Tom », juste « Tom »...
Elle soupire, ne détachant pas pour autant son regard du magnifique visage de mon frère. Nous restons silencieux, comme à tous les jours où nous lui rendons visite. Le temps passe très lentement. Puis au bout d'une ou deux heures, ma mère se doit, comme toujours, de casser ce silence pour le moins désagréable.
- La rentrée dans une semaine Bill...
- Je sais, soupirai-je. Notre anniversaire aussi...
- Je comprends qu'il puisse te manquer... Autant comme frère jumeau que comme amant. Mais ne t'en fais pas, il ouvrira les yeux ou prononcera ton nom d'ici vos dix-huit ans...
Je souris à ma petite maman, qui a maintenant le regard emplit d'espoir. Doucement, mon regard glisse sur la petite montagne qui remplace le ventre plat de mon frère. Je tire la couverture bleu poudre vers le bas et passe ma main sous sa chemise d'hôpital, pour ne pas la remonter et laisser à découvert ses parties intimes. Je caresse tendrement sa peau laiteuse, un peu sale, puisqu'il ne peut malheureusement pas prendre de bain. J'arrive à sentir l'énergie du bébé, ce qui me rassure qu'il est toujours en vie qu'il va bien.
- Tu ne m'as toujours pas dit si c'était une fille ou un garçon, me lâche soudainement ma mère, me sortant de ma contemplation.
- Non... Nous préférons garder la surprise, dis-je simplement.
Elle ne trouve rien à redire. Je baisse les yeux sur lui. Oh que oui, il me manque ! Il pourrait rester dans ce coma toute sa vie et jamais, non jamais, je ne ferrais débrancher cette foutu machine qui aide à le tenir en vie. Il mourrait en même temps que moi. Nous sommes nés ensemble, nous mourrons ensemble. C'est aussi simple que ça. C'est dur de le voir sans un sourire collé aux lèvres, sans aucune expression sur son si joli visage. Ce sont ses blagues, ses manières de faire certaines choses que je veux revoir à tout prix. Je ne veux pas les oublier. De me dire qu'à son réveil il aura probablement oublié mon nom, mon visage, que je suis la personne qui compte le plus à ses yeux, ça me fait mal. Mais malgré tout, il y a encore une lueur d'espoir en moi qui me dit qu'il va très bien aller.
- Tu sais, tu ne pourras pas rester ici quand l'année scolaire commencera Bill...
Quoi ? Le laisser seul ici ? Il n'en est pas question.
- Non, lui répondis-je simplement. Hors de question que j'y aille sans lui.
- Mon chéri... Nous devons parler de certaines choses.
Mon Dieu. La pire chose qu'une mère puisse nous dire, c'est ça. Je soupire d'énervement, puis je relève la tête vers elle pour plonger mon regard dans le sien.
- Quoi ?
Elle me fait un sourire à moitié rassurant, à moitié anxieux, tandis que moi, je reste interdit.
- Ton père et moi... Nous nous sommes dit que ce serait mieux si Tomas et toi reviendriez vivre à la maison.
Je ne prends pas la peine de réfléchir pour lui répondre.
- Non, jamais.
- Mais Bill..., insiste-elle.
- Maman, nous allons avoir dix-huit ans. Nous avons justement l'âge de partir de la maison. Et arrête de l'appeler « To-maaas » !
- Eh bien ce serait mieux pour Tomas, dit-elle en forçant bien le prénom de mon frère, s'il revenait à la maison. S'il perd la mémoire...
- Justement non, la coupai-je. Dans notre appartement, il y a ses dessins, ses peintures, toutes ses émotions, ses pensées... Il y a lui au grand complet... Si tu l'envoie dans une grande pièce vide, blanche, je ne crois pas qu'il retrouvera qui il est.
Nous nous défions du regard. Elle veut vraiment qu'il retourne à la maison, elle va tout faire pour. Mais moi, je veux qu'il reste à l'appartement. Ce n'est pas en l'installant dans un endroit qu'il ne reconnaîtra même pas qu'il pourra retrouver ne serait-ce qu'un minuscule bout de mémoire. Tandis que s'il reste avec moi, juste en mettant le pied dans notre chambre, il se verra lui, partout sur les murs, même au plafond. Je m'avance vers lui et je pose mes lèvres sur les siennes quelques secondes. Je me retire et lui dépose un autre léger baiser, pour ensuite adresser un dernier regard à ma mère et sortir de la chambre.
Une semaine plus tard.
La rentrée aujourd'hui. Vraiment pas envie. Et demain notre anniversaire. J'ouvre les yeux et je soupire en voyant ses dessins sur le mur d'en face. Je me retourne pour ne plus les voir mais je me retrouve face à face avec un portrait de nous deux, s'embrassant passionnément. Les larmes me montent aux yeux, alors je me lève pour sortir la chambre avant de me mettre à pleurer comme un con. Je vais à la salle de bain, la tête baissée pour ne pas regarder les murs et je m'y enferme. J'allume la radio, il faut un peu d'ambiance quand même pour prendre une douche et je me déshabille doucement devant le miroir. Je regarde mon reflet, celui de mon frère. Sans vouloir paraître modeste, je suis beau. Nous sommes magnifiques. J'aime quand nous nous regardons ensemble dans le miroir, nus. Nous sommes tellement identiques. Bref. J'attache mes cheveux vers le haut pour ne pas les mouiller en j'entre dans la douche. Épargnons les détails les plus intéressants, après dix minutes j'en ressort, tout beau tout propre. Je noue une serviette autour de ma taille et je retourne dans la chambre pour m'habiller. Toujours la tête baissée j'ouvre l'armoire pour trouver du linge. C'est la partie la plus dure de la matinée. En plus c'est la rentrée. Je déteste me préparer sans lui. Il n'est pas là pour me dire ce qui m'irait le mieux. J'avoue que tout de même il n'y serait pas allé avec moi, puisqu'à presque six mois de grossesse il ne doit pas aller à l'école. Mais ça, je m'en fou. Il serait au moins là le soir quand je rentrerais et nous écouterions la télévision ensemble, collés l'un sur l'autre. Je m'égare... On va faire simple aujourd'hui : Pantalon noir, tee-shirt rouge et veste en coton lignée noir et blanche. Je n'ai pas envie de mettre des bijoux, donc je mets seulement le bracelet en or que Tom m'a offert pour nos dix-sept ans. Il est magnifique. Je retourne dans la salle de bain pour me lisser les cheveux et me bourrer la figure de fond de teint. J'entoure mes yeux avec mon crayon noir et j'ai terminé. Bon, ce n'est pas flagrant. De toute façon, ça ne sert à rien d'être beau si la personne que vous aimez ne peut pas vous voir et vous dire à quel point elle vous trouve splendide, hein ?
Je vais dans la cuisine pour attraper un truc vite fait à manger et je prends mes clés pour sortir de l'appartement. Je sors mon iPod, je l'allume et sors mes écouteurs, pour marcher jusqu'au coin de bus. Je baisse les yeux sur mes pieds et je m'amuse avec les petits gravillons. J'en envoie quelque uns dans la coulée et d'autres plus gros en plein milieu de la rue. Ce n'est pas amusant passer sur des gros cailloux en voiture. Mais moi, je n'en ai rien à faire, ce n'est pas moi qui vais passer dessus. Une main m'arrache soudainement un écouteur. Même pas besoin de relever la tête pour savoir c'est qui.
- Salut And'...
- Bon matin Billou !
Toujours trop joyeux celui-là. Je relève la tête pour lui sourire un peu. Il m'ouvre ses bras et je m'avance pour lui faire un câlin. J'arrive pour me retirer de ses bras après quelques secondes mais il me ressert.
- Un deuxième pour Tom, dit-il gentiment.
Je me laisse alors serrer plus fortement dans ses bras. Je l'adore, il est notre meilleur ami. Il est toujours là pour nous remonter le moral. Je sors enfin de ses bras, au moment où le bus se pointe. Nous grimpons dedans et nous nous rendons au fond. Il s'assoit avec moi alors je range mon iPod dans ma poche. Je sais qu'il veut me parler de Tom. Seulement... il n'ose pas. Alors je vais le faire pour lui.
- Il ne s'est toujours pas réveillé...
- Oui, je m'en doutais, dit-il avec une pointe de gêne dans la voix. Tu vas y retourner demain ?
- Oui... Tu veux venir ?
- Si ça ne dérange pas trop... J'aimerais lui souhaiter un joyeux anniversaire même s'il... dort encore...
Je me retourne pour lui sourire. Ça me fera un peu de compagnie. Avec lui, je ne serai certainement pas triste. Nous arrivons malheureusement à l'école. Il y a déjà tout un troupeau devant le gymnasium. Je descends avec Andréas et nous nous dirigeons vers les autres. Je m'accroche à son bras, sinon je risquerais de me perdre dans la foule. Finalement, les gens réussissent à entrer. Nous les laissons tous passer et nous entrons les derniers. Nous prenons place au milieu du gymnasium, pour faire subtile. Le directeur monte sur la scène et commence à faire son charabia habituel. Jamais intéressant. Il nomme tous les groupes, gardant les terminaux pour la fin.
- Maintenant, le groupe de mesure d'appui de terminal, annonce-t-il avec son micro, qui nous scille dans les oreilles.
C'est le groupe de mon frère. Non, il ne l'a pas nommé, mais je sais qu'il y est quand même. Ça fait déjà deux ans qu'il y est. Ils disent que c'est un groupe de mesure d'appui, pour les gens qui ont de la difficulté, mais en vrai ils utilisent ce terme pour ne pas dire « attardés mentaux ». Et ça me fait chier. Il n'est pas attardé, juste schizo. Il devrait avoir le droit d'être dans un groupe normal, comme le mien. Quand enfin le directeur nomme son nom, il ne remarque même pas que « Tomas Kaulitz » en question ne se rend pas jusqu'à la scène et il passe machinalement à un autre élève. Enfin dix minutes plus tard, je suis nommé, dans le même groupe qu'Andréas. Nous partons avec notre groupe jusqu'à notre classe principale, où nos livres, nos agendas, nos horaires et nos numéros de casiers nous sont donnés. Je laisse tout ce bordel dans mon casier et je repars directement avec Andréas et sa mère. Je n'ai pas envie de prendre le bus à nouveau. Et pas envie non plus de passer la soirée seul...
- Euh... And', tu n'aurais pas envie de venir dormir chez moi ? Comme ça... Je n'aurais pas besoin de t'attendre demain matin pour partir...
- Ouais, pourquoi pas. Maman, je peux ?
- Bien sûr mon chéri.
Je souris, heureux. Cette nuit je ne serai pas seul. Depuis que mon frère est là-bas, je ne dors pas vraiment. Seulement deux heures par nuit, ce n'est vraiment pas beaucoup. Sa mère nous dépose chez moi, après lui avoir embrassée la joue une dizaine de fois. Je rigole et l'entraîne à l'intérieur. Il referme la porte derrière lui, essayant d'effacer la marque de rouge à lèvre que sa mère lui a laissé.
La soirée s'est vite passée. Il a passé son temps à me faire rigoler, pour que je pense à autre chose qu'à demain. Nous avons mangé de la pizza, écouté un film d'horreur, j'ai flippé comme toujours, il m'a laissé me confier un peu à lui. Une petite soirée de gars en fait. Maintenant, dernière étape. Entrer dans la chambre sans baisser les yeux. Je le laisse entrer en premier et je referme derrière moi. Il allume la lumière et saute sur le lit, s'y laissant choir en grande étoile.
- Ça te dérange de dormir avec moi ?, lui demandai-je doucement.
- Mais non, tant que tu ne me fasses pas de charme.
Je rigole et m'avance pour attraper mon oreiller et lui balancer sur la gueule. Il ne revient pas à la charge, c'est mieux comme ça. Nous nous mettons en boxer et nous couchons directement. Après quelques minutes, je l'entends déjà ronfler. C'est la seule chose que je déteste chez lui. Quand il dort, il dort dur, il ronfle et il nous donne des tapes sur la gueule quand il se retourne. Je vais essayer d'y survivre.
2 heures plus tard.
Finalement, je ne survivrai pas. Je me lève, je l'enjambe et me rends dans la cuisine pour avaler un truc. J'en profite pour regarder l'heure. 1h23 du matin. Pas si pire. Il me reste environ six ou sept heures de nuit nocturne. Je fouille dans le frigo, à la recherche de nourriture comestible et je tombe sur le concombre de Tom. Je rigole en me remémorant mon ange se bourrer de concombre chaud. Le téléphone me sort de ma rêverie. Je grogne et je replace le concombre de Tom pour me rendre à cet appareil diabolique.
- Allo ? dis-je d'un ton un peu agressif.
- Bill, ton frère s'est réveillé.